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Le rapport Proulx Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Stéphane Thibault   
02-02-2007

Introduction


La Société québécoise pour l'Étude de la religion (SQÉR) a été fondée en 1989. Elle regroupe plus d'une centaine de membres majoritairement issus des milieux universitaires québécois et qui sont actifs dans la recherche, l'enseignement et la diffusion des connaissances dans les disciplines ayant pour objet l'étude de la religion (les sciences des religions: anthropologie, histoire, sociologie, psychologie, philosophie, phénoménologie, didactique de l'enseignement religieux, etc.).

Reconnue au titre de société savante dans le domaine de la religion par divers organismes et associations dont elle est membre, elle se distingue à la fois de la Société canadienne de théologie (par son aspect non confessionnel) et de la Société canadienne pour l'Étude de la religion (majoritairement anglophone et surtout présente dans les autres provinces.

En plus des activités à caractère scientifique qu'elle organise annuellement dans le cadre des congrès de l'ACFAS, la SQÉR intervient à l'occasion dans le débat public lorsque celui-ci aborde, d'une manière ou d'autre, le phénomène religieux. La présente consultation sur la place de la religion à l'école constitue pour elle une occasion de faire valoir des positions qu'elle a élaborées et fréquemment défendues au cours des dernières années, sur la base de l'expertise de ses membres.

En effet, comme en fait foi le court mémoire qui suit, l'intérêt de la SQÉR pour cette question n'est pas nouveau et, dès 1994, elle n'a pas hésité à faire connaître ses positions sur ce sujet au ministre de l'éducation Jacques Chagnon, aux sous-ministres associés pour la foi catholique et pour la foi protestante, au Conseil supérieur de l'éducation et à ses comités catholiques et protestants, de même qu'en 1995 lors des états généraux sur l'éducation.

Depuis, la SQÉR s'est réjouie de l'initiative prise par la ministre Pauline Marois de mandater un Groupe de travail sur la place de la religion à l'école tout autant que de l'initiative de l'Assemblée nationale quant à la déconfessionnalisation des commissions scolaires et à la mise en place des commissions scolaires linguistiques. En mai dernier (au 67e congrès de l'ACFAS), elle a organisé une table-ronde intitulée La religion à l'école. échos au rapport Proulx. Aujourd'hui, dans le cadre de la présente consultation, la SQÉR désire apporter son appui à la perspective de laïcité ouverte proposée par le Groupe de travail sur la place de la religion à l'école.

 

Rappel des positions de la SQÉR


La SQÉR n'est pas peu fière d'avoir créé en 1991 un comité de travail sur l'éducation religieuse scolaire au Québec dont les travaux, incluant une consultation des membres, ont conduit à la tenue d'un panel dans le cadre du 61e congrès de l'ACFAS à l'UQAR (mai 1993), à la publication d'un dossier substantiel sur La problématique de la religion à l'école (Supplément no 1, Bulletin de la SQÉR, mars 1994, 60 p.) et, enfin, à un rapport et à des recommandations que l'Assemblée générale de la SQÉR a adoptées le 18 mai 1994. Bien que plus de cinq années se soient écoulées depuis, il n'est pas inutile de rappeler ici les positions prises alors par la SQÉR et de les reconduire dans le contexte actuel.

 

L'enseignement religieux et ses orientations


Dans une première recommandation concernant l'enseignement religieux, la SQÉR se prononçait en 1994 en faveur de la pertinence, dans les écoles publiques, d'une éducation au phénomène religieux en dehors de toute perspective confessionnelle comme facteur de socialisation nécessaire à la préparation de futurs citoyens à la vie en société.

En effet, la SQÉR estime que la multiplicité des enseignements confessionnels, telle que la prévoyait à l'époque la loi 107 et aujourd'hui l'approche dite communautarienne, n'est pas la voie indiquée pour développer une compréhension ouverte et respectueuse de l'ensemble des dimensions religieuses, qu'elles soient d'ordre culturel, social ou personnel.

Afin de parer au malentendu, nous rappelons de nouveau notre conviction qu'il ne saurait être question de dénier le droit des familles et des groupes d'appartenir à une communauté religieuse. Toutefois, le service de socialisation que l'on doit attendre de l'école publique ne saurait se laisser paralyser par la priorisation des pratiques religieuses des familles et des groupes religieux, au détriment d'un véritable éveil à l'altérité et à la pluralité des croyances. Il ne s'agit pas de nier les appartenances particulières, mais de les accueillir selon la perspective de socialisation propre au milieu scolaire. En ce sens, la SQÉR estime qu'une formation commune (en dehors de toute perspective confessionnelle) est essentielle pour amener les futurs citoyens à dépasser les particularismes, sans perdre pour autant leur identité, leurs croyances et leurs appartenances spécifiques.

Conséquemment, nous appuyons la recommandation 5 du Groupe de travail sur la place de la religion à l'école à l'effet que les régimes pédagogiques de l'enseignement primaire et secondaire prévoient, en lieu et place des enseignements religieux catholique et protestant, un enseignement culturel des religions obligatoire pour tous.

Cette perspective évite d'avoir à recourir à des dérogations aux droits fondamentaux de la personne, et elle est en mesure d'aménager un espace éducatif qui reconnaisse l'importance de l'héritage chrétien et plus particulièrement du catholicisme, majoritairement partagé par la population québécoise.

Toutefois, nous sommes d'avis que l'expression «enseignement culturel des religions», de même que la portée que lui accorde le Groupe de travail dans leur rapport semblent limiter la visée éducative. Pour notre part, nous proposons simplement de parler de «sciences religieuses». Dans le milieu scolaire actuel, les acteurs pédagogiques parlent de sciences de la nature, de sciences physiques ou encore de sciences économiques; ils pourraient aussi parler de sciences religieuses.

En conséquence, nous sommes partisans d'une étude non confessionnelle des religions dont l'épistémologie est à mille lieues du positivisme que certains veulent lui attribuer. À l'instar de bien d'autres sciences humaines qui n'ont pourtant rien à voir directement avec la religion et l'éthique, les sciences religieuses, pratiquées et promues au sein de la SQÉR comme ailleurs, sont en dialogue avec les quêtes de sens et elles constituent en elle-même une éthique:

«Au-delà de la question religieuse, c'est évidemment la place de l'histoire qui est ici en jeu, et, avec elle, la possibilité même de l'éthique. L'histoire, dans laquelle entre nécessairement l'histoire des religions, offre le seul terrain à partir duquel on puisse déployer une réflexion sur l'éthique. Il n'y a d'éthique possible, pour toute société, que par rapport au passé, par rapport à la compréhension qu'elle s'en forge. L'enseignement de l'histoire et, plus particulièrement, l'enseignement de l'histoire religieuse, me paraît être la condition nécessaire, quoique insuffisante, à tout effort ultérieur d'approfondissement critique en matière de pensée, de philosophie et d'identité collective».3

L'étude de la religion, telle que nous la proposons ici, est donc un outil fort important, bien que non suffisant en lui-même, à la formation fondamentale des enfants et des adolescents. Avec les autres programmes de formation morale et d'éducation à la citoyenneté, elle favorisera un dialogue intelligent et respectueux des exigences de sens et de co-existence nécessaires à une société démocratique.

Ainsi, les remarques qui précèdent balisent notre appui à la recommandation 6 du rapport du Groupe de travail à l'effet que «les programmes d'enseignement culturel soient élaborés et mis en oeuvre conformément aux orientations et encadrements proposés par la Commission des programmes d'études du ministère de l'éducation et aux dispositions pertinentes de la Loi sur l'instruction publique».

Ce changement en matière d'enseignement religieux suppose que les enseignants-es acquièrent une formation appropriée en sciences religieuses. À cet égard, nous appuyons la recommandation 7 du Groupe de travail à l'effet que «le ministère de l'éducation favorise le perfectionnement des enseignantes et enseignants à l'égard de l'enseignement culturel des religions selon des structures souples, et accorde à ce perfectionnement les ressources financières nécessaires». La SQÉR est cependant d'avis que cette formation devrait Être de niveau universitaire, Être substantielle (minimum de 9 crédits pour le niveau primaire et de 30 crédits pour le niveau secondaire) et Être de nature non confessionnelle.

 

Le statut des écoles


Dans ses positions adoptées en 1994, la SQÉR s'est prononcée publiquement en faveur de l'aménagement de commissions scolaires linguistiques et d'écoles sans référence confessionnelle. En effet, nous sommes d'avis que ces structures scolaires sont les plus adaptées à la société québécoise contemporaine et à sa pluralité sociale et culturelle. Si les commissions scolaires linguistiques sont désormais un acquis, nous reconduisons notre appui en faveur d'un statut de neutralité pour les écoles. C'est pourquoi nous appuyons les recommandations 2, 3 et 4 du Groupe de travail à l'effet «que la Loi instaure un système scolaire public laïque, à l'éducation préscolaire et à l'enseignement primaire et secondaire»; «que les statuts confessionnels des écoles publiques soient abrogés»; et que «la Loi sur l'instruction publique précise que les valeurs et les croyances propres aux confessions religieuses ne peuvent servir de critères pour l'établissement d'une école à projet particulier».

Conséquemment, notre appui va également à la recommandation 1 du Groupe de travail à l'effet que «le gouvernement du Québec et l'Assemblée nationale confirment la primauté qu'ils accordent aux droits à l'égalité de tous et à la liberté de conscience et de religion garantis par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et la Charte canadienne des droits et libertés et, en conséquence, qu'ils ne reconduisent pas ou abrogent les clauses dérogatoires à ces droits et libertés qui font actuellement partie des lois sur l'éducation».

En appuyant cette recommandation, nous sommes conscients de plonger de plain-pied au cour des controverses et débats de la philosophie politique contemporaine, entre les partisans d'une approche dite communautarienne et une approche dite universaliste, entre la délimitation des frontières entre les droits des communautés et ceux des individus. Nous croyons que ces positions sont indéfendables dans leur exclusive et exclusion réciproque. L'avenir réside dans la construction d'un lien social capable d'honorer les exigences d'une morale publique pleinement ouverte à la réalité des personnes, notamment à ce qui constitue leur identité individuelle et culturelle.

C'est dans cette perspective que nous concevons positivement l'ouverture d'une laïcité qui «reconnaît la dimension spirituelle de la personne et permet donc aux écoles qui le souhaitent de se doter d'un service d'animation de la vie religieuse et spirituelle commun à tous. Elle accepte aussi que, dans le cadre de sa mission de service à la communauté, l'école puisse, en dehors des heures d'enseignement et compte tenu de ses priorités, mettre ses locaux à la disposition des confessions désireuses d'organiser elles-mêmes des services pour leurs membres» (Rapport du Groupe de travail, p. 229). À cet égard, la SQÉR est d'avis que les recommandations 8, 9 et 10 du Groupe de travail ne sont pas de l'ordre d'un accommodement ou d'une concession, mais d'une reconnaissance légitime des forces de la société civile et d'une approche permettant justement une responsabilisation des groupes religieux concernés.

 

Mise en oeuvre


Il va de soi que ce qui est proposé comme changement doit Être mis en oeuvre avec toute la circonspection nécessaire. À cet effet, nous soulignons, à l'égard de la recommandation 14, qu'il importe de ne négliger d'aucune manière les préparatifs nécessaires à la mise en place des nouveaux aménagements. Il faut ainsi préciser les objectifs du nouvel enseignement religieux pour chaque année du primaire et du secondaire, élaborer les programmes et les manuels, déterminer les objectifs et les modalités de la formation des enseignants-es, permettre aux universités d'adapter leurs programmes à ces exigences, donner le temps aux enseignants d'acquérir cette formation, etc. La période devra ainsi Être significative. On peut ainsi envisager une transition de cinq années avant que le nouveau régime soit entièrement en place. À cet égard, la SQÉR ne peut que souhaiter d'être mise à contribution dans les processus de mise en oeuvre;elle offre sa collaboration aux différentes instances concernées.

 

En conclusion


Depuis la publication du rapport du Groupe de travail sur la place de la religion à l'école, nombreux sont ceux et celles qui ont fait connaître leurs réactions, dans la presse écrite ou autrement. Plusieurs ont intenté des procès d'intention aux auteurs du rapport et nommément à son président Jean-Pierre Proulx. Pour notre part, nous voulons joindre notre voix à celles et ceux qui ont vu en ce rapport un travail sans précédent de clarification et d'explicitation des enjeux en ce qui a trait à la problématique de la religion à l'école. De plus, les recommandations présentées sont à la hauteur d'une morale publique apte à assurer des conditions d'un lien social marqué par l'ouverture et le respect. Les auteurs du rapport souhaitaient un débat public; la SQÉR, qui est vouée à la promotion de l'étude de la religion, y contribue par la présente, en apportant son appui aux orientations et aux recommandations du rapport, qui lui apparaissent judicieuses et prometteuses pour l'évolution du système scolaire québécois. Bref, au tournant de ce millénaire, il s'agit de parachever la révolution tranquille des années 1960 par une sécularisation tranquille de l'école publique québécoise.

 

Michel Despland, Président sortant, Université Concordia

Jean-Marc Larouche, Président, Université du Québec à Montréal

Pauline Côté, Secrétaire, Université Laval

Raymond Laprée, Trésorier, Université St-Paul

Benoît-Luc Simard, Secrétaire aux admissions, Université Laval

Vicki Bennett, Conseillère, Presse de Université d'Ottawa

Louis Rousseau, Conseiller, Université du Québec à Montréal

Robert Mager, Conseiller, Université du Québec à Trois-Rivières

 

 

 

1 En particulier, la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales, l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, la Corporation canadienne des sciences religieuses et l'Association internationale d'histoire des religions.

2 La SQÉR a organisé en 1995 un colloque sur le «Rôle éthique des sciences religieuses»dont les actes ont été publiés dans Religiologiques, no 13, 1996, (Questions d'éthique en sciences des religions).

3 HENTSCH, Thierry. «Doit-on chasser le malin génie du christianisme de l'école?», Conjonctures, numéro 28, hiver 1999, p.108.
Dernière mise à jour : ( 02-02-2007 )
 
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